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Ce que j'écris Histoires Courtes

Votum

Attention à ce que tu souhaites, tu pourrais l’obtenir.

Malorie Blackman

Le soleil caressait le plus haut point dans le ciel, ses rayons tentant de s’infiltrer entre les feuilles des arbres de la dense forêt où deux hommes avançaient, malgré la chaleur caniculaire qui régnait en ce mois de Juin. Leur accoutrement paraissait peu propice pour effectuer une randonnée.

L’homme qui menait la marche et qui, à l’instar de son compagnon, était vêtu d’une sorte de manteau fait de feuilles cousues les unes aux autres, s’arrêta puis posa la main sur le tronc d’un des arbres en baissant la tête, l’air essoufflé.

« Une petite pause nous ferait du bien vous ne croyez pas docteur ? », demanda son compagnon qui avait l’air d’avoir encore de l’énergie en réserve.

Le docteur Ravi Michaelson, l’homme qui peinait à reprendre son souffle, porta la main à la gourde en argent de facture militaire qu’il portait en bandoulière. Il but goulûment sans prêter grande attention à son partenaire qui continuait de parler.

« Nous serons bientôt arrivés. »

Ravi qui avait finit d’étancher sa soif se passa le revers de sa manche sur sa moustache noire humide.

« Les observations pertinentes c’est bien ton fort à ce que je vois. » finit-il par répondre sur ce ton sans humour qui le caractérisait si bien.

Rowan se frotta ses joues roses d’embarras ou de colère, Ravi ne savait jamais. Il n’avait pas ce genre de soucis lui avec sa peau basanée qu’il devait à son origine indienne.

Vivre en Amérique avec cette complexion n’avait pas été de tout repos, surtout avec les évènements du 11 septembre qui remontaient déjà à plus de 50 ans maintenant. Mais il avait su se démarquer en tant que scientifique de génie et inventeur du siècle, obtenant même un prix Nobel. Était-ce il y a 20 ans ? Ou peut-être plus; peu importe, tout cela n’avait plus d’importance à présent. Le monde courait vers sa destruction et il se devait d’agir, et vite.

« Nous y serons avant la tombée de la nuit, on peut déjà l’apercevoir. » dit Rowan qui tout de suite après fut pris d’embarras. Il avait encore fait une remarque inutile et s’attendit à une remontrance de la part du docteur. Ce dernier se contenta de soupirer et de s’affaler sur le sol recouvert de feuilles, puis il s’adossa à un arbre au tronc épais et sortit de l’une des poches de son manteau un carnet usé où il se mit noter ses observations en se parlant à lui-même.

« Qui aurait cru qu’un jour je devrais traverser un Mexique totalement recouvert par une forêt ? Plus aucune trace qu’une civilisation ait existé ici, à part ces vieux morceaux de ferrailles, tout ça en même pas deux semaines » dit-il en frappant du plat du pied dans une large plaque métallique à ses pieds, ce qui devait être les vestiges d’un capot de voiture.

Il continua son monologue comme s’il était tout seul mais Rowan resta attentif à ses paroles.

« Cela confirme mes hypothèses ; plus on se rapproche de l’Arbre plus la végétation devient de plus en plus dense. Il doit encourager le développement de la flore alentour. Tous ces arbres ; normal que le taux de gaz dans l’air ait autant baissé. »

« Une vraie bénédiction n’est-ce pas, cet arbre sacré. », dit Rowan en fixant au loin la silhouette de l’Arbre qu’il était impossible de rater à l’horizon, tellement il était grand.

« Un Arbre sacré ? » répondit brusquement Ravi qui leva la tête de son carnet. « Cette abomination m’a pris ma femme tu m’entends ? Ce n’est pas à cause de sa capacité à purifier l’atmosphère que j’oublierai une seule seconde toutes les vies qui ont été perdues par sa faute. Je m’en servirai s’il se révèle utile, mais jamais je ne lui reconnaîtrai un caractère sacré.» aboya-t-il avec tant de violence que Rowan cru qu’il allait le frapper.

« Veu…veuillez m’excuser. Je suis désolé…pour votre femme. Toutes ces pertes.»

« Ces pertes comme tu dis sont des millions de personnes qui avaient une vie, qui aimaient et étaient aimées. Mais tout ce qu’elles sont maintenant ce sont des statistiques ; 40 %. » dit-il sur un ton plus calme, presque mélancolique, aussi mélancolique que puisse paraître un homme aussi taciturne.

« Mais vous voyez quand-même un espoir pour l’humanité dans cet Arbre. »

« L’Arbre a provoqué le chaos dans nos vies et je ne pardonnerai jamais quiconque se trouve derrière sa création, fut-ce même un Dieu. Mais à la manière dont nous détruisions l’environnement, si l’Arbre ne nous tue pas tous, le réchauffement s’en chargera. » dit-il en se tamponnant son front dégarnit recouvert de perles de sueur. « Les morts ne sont plus ; ce qui m’intéresse c’est de préserver ce qu’il nous reste à nous les vivants. Et l’Arbre aussi vil soit-il, avec sa capacité à nettoyer l’air est notre meilleure piste pour le moment. »

« Je ne doute pas que vous y arriverez docteur. » lâcha Rowan sur un ton aigu, plein d’enthousiasme qui agaça Ravi mais qui ne dit rien. Il observa juste le jeune homme et se doutait bien qu’il continuait à croire que l’Arbre était un quelconque rédempteur.

Pauvre idiot, pensa-t-il avant de tourner le regard vers l’horizon où se dressait l’Arbre qui les dominait.

***

Il était encore plus mystérieux vu de près. Son feuillage multicolore, la circonférence de son tronc qui avait dévasté et recouvert plus de la moitié d’un pays aussi grand que le Mexique avant d’arrêter soudain de croître, comme ayant atteint sa taille maximum, tous ses facteurs ne faisaient que surprendre Ravi et renforcer son incompréhension du phénomène. N’étant pas au bout de ses surprises il remarqua, en s’approchant plus près jusqu’à poser la paume de sa main sur l’écorce, que cette dernière était striée de bosses longilignes très semblables à des veines, et qui à l’instar de celles-ci émettaient des sortes de pulsations comme si quelque part à l’intérieur de l’Arbre se trouvait un cœur qui battait. Il secoua sa tête comme pour chasser cette pensée qui ne faisaient aucun sens, mais il savait que rien à propos de cet Arbre ne faisait sens.

Rowan qui se trouvait aux côtés de Ravi et qui avait lui aussi touché l’Arbre retira brusquement sa main comme s’il avait été brûlé, mais sa réaction d’après ne fût pas de la colère mais une joie de plus en plus grandissante qui ne manqua pas d’agacer Ravi ; ce dernier le coupa avant qu’il ne se mette à débiter quelques imbécilités.

« Agis comme le scientifique que tu es et tires des conclusions logiques au lieu de déblatérer des théories farfelues. »

« Mais je n’ai encore rien dit. » répondit Rowan qui peinait à voiler son excitation.

« Je sais ce que tu vas dire garçon ; que c’est un arbre sacré et qu’il a une conscience, qu’il est venu sur Terre pour nous purger ou je ne sais quelles autres conneries. Nous sommes des scientifiques et nous devons tirer des conclusions sur ce que nous voyons et surtout ne pas agir comme le premier ignorant venu»

Rowan referma sa bouche et serra la mâchoire tellement fort qu’il en eut mal. Il avait passé sa vie à rêver de devenir un scientifique de renom et avait fait de son mieux pour arriver où il était. Après avoir décrocher un poste d’assistant dans le laboratoire du docteur Ravi, il avait cru être enfin proche de l’accomplissement de son rêve. Tout ce qu’il avait fait après c’était le regarder créer un composé qui révolutionna la science moderne et obtenir un Prix Nobel.

L’homme était trop grand pour lui et il ne savait trop pourquoi il le suivait encore ; était-ce pour recueillir les restes quand il aura encore sauvé le Monde ou alors était-ce pour trouver sa propre voie ?

Une chose était sûre, instinct scientifique ou pas il était convaincu du caractère sacré de l’Arbre quoi qu’en dise son génie de mentor.

Ravi observa un instant son compagnon qui avait l’air perdu dans ses pensées, un jeune prometteur s’il se décidait à laisser sa poursuite d’un succès personnel et se rendre compte qu’une découverte scientifique, c’était toujours la somme de toutes les avancées de l’humanité et non le fait d’un seul homme.

Il poussa un soupir puis ne lui prêta plus la moindre attention, retournant a ses observations dans son carnet et longeant le tronc de l’Arbre, bataillant avec la flore alentour pour sauver son manteau de feuilles. Il lui était bien évidemment impossible d’en faire le tour, cela reviendrait à faire un aller-retour le long du Mexique.

Il finit par s’arrêter après avoir poussé un soupir résigné puis il leva les yeux vers le ciel, sans pour autant apercevoir le sommet de l’Arbre.

Il continua son monologue mais subitement, avant que les mots ne parviennent aux oreilles de son compagnon, une déflagration les fit se dissiper dans le néant de l’inconnu. Les deux hommes se couvrirent les oreilles de leurs mains et tentèrent tant bien que mal de tenir debout sur le sol secoué par des tremblements répétés.

Ravi regarda au loin sur sa droite et aperçut dans le ciel un chasseur et fut surpris. Il n’y avait plus d’armée nulle part ; qui pouvait bien piloter cet engin ? Puis il en aperçut un autre, et puis un autre encore jusqu’à dénombrer une demi-douzaine du même genre qui avançaient en vol serré et coordonné. Il comprit qu’il s’agissait d’avions sur pilote automatique. Quelqu’un quelque part s’était enfin décidé à attaquer l’Arbre.

Il savait que cela finirait par se produire, cela avait même été déjà tenté à plusieurs reprises mais les instigateurs en avaient toujours payé de leurs vies. Il suffisait d’un vœu formulé par n’importe qui, n’importe où sur le globe; un vœu formulé à l’endroit de l’Arbre et on pouvait tuer quiconque. C’était la malédiction qu’avait apporté l’Arbre avec lui. Des pays entiers en avaient fait les frais à commencer par les plus grandes puissances.

Au début quand la rumeur s’était répandue tout le monde a cru à une blague, jusqu’à ce qu’un idiot sur internet fasse une vidéo qu’il jugeait drôle, selon des standards que Ravi ignorait. L’idiot demanda à l’Arbre, en faisant le pitre, de voir tous les américains mourir, ces rapaces qui empoisonnent le Monde ; et contre toute attente, même les siennes, cela se produisit.

Le jour même des millions d’individus moururent partout sur le globe, Adèle la femme de Ravi y compris. Il l’avait tenu dans ses bras quand elle s’était effondrée agonisante. Son supplice avait duré plusieurs minutes et il ne s’était jamais senti aussi impuissant, jamais il n’avait autant douté de la science ce jour là.

Un Arbre géant sorti de nulle part et capable de tuer quiconque sur commande, cela n’avait pas la moindre explication scientifique. Mais quand toute l’humanité sombrait dans le chaos et la panique il fallait bien quelqu’un pour agir, tenter quelque chose.

Il se toucha la poitrine où reposait un pendentif, le serra fort et sa résolution se raffermit. Il fallait détruire l’Arbre et si ce n’était ses facultés de guérison, il aurait été le premier à s’y coller.

A quoi bon le détruire si c’est pour juste après étouffer sur cette Terre au bord de l’effondrement ?

Néanmoins les assauts ne le surprenaient pas, c’était le propre de l‘humanité depuis toujours, la destruction.

Nous avons détruit ces terres, JE les ai détruites. C’étaient les pensées qui le traversaient pendant qu’il observait les avions répéter leur rotation dans les airs pour retenter un nouvel assaut. Pauvres fous, c’est peut-être notre seule chance de rédemption et ça aussi vous voulez la détruire.

« Il va falloir grimper là haut. » dit-il à l’endroit de son compagnon qui observait les avions attaquer son Arbre sacré. Il finit par arrêter d’envoyer des éclairs avec ses yeux vers les appareils, comme s’il venait de se rendre compte que cela ne fonctionnait pas.

« Grimper, tout là haut ? On ne connaît même pas la limite. Et puis comment on fait pour commencer ? » répondit Rowan qui observait Ravi comme si ce dernier avait perdu la raison.

« Et bien saches que je ne t’oblige à rien, comme je ne l’ai jamais fait d’ailleurs. Et pour répondre à l’une de tes questions, j’ai de quoi grimper évidemment. Cela avait toujours été une possibilité. »

« Désolé de n’émettre que des objections mais nous ne serions pas arrivés à la moitié que nous serions déjà fatigués. ». Juste après qu’il ait fini de parler, Rowan compris ce que le docteur avait prévu d’utiliser et sut ainsi la raison pour laquelle le visage de celui-ci c’était assombri ; le Rav75.

Une invention du docteur Ravi, celle qui lui avait valu un Prix Nobel. Mais elle avait aussi précipité la dégradation de l’atmosphère, sa production polluant autant que les centrales nucléaires.

Ravi avait quelques années plus tard arrêté ses recherches là dessus mais c’était déjà trop tard. La production avait continué vu que son utilisation était présente dans plusieurs domaines. Son erreur avait été d’offrir le brevet gratuitement, pensant à l’époque avoir découvert une solution aux maux de l’humanité.

Mon plus grand péché, pensa-t-il en observant la capsule contenant un liquide incolore, qu’il tenait entre ses doigts. Il ne se perdit pas en contemplation et après une seconde d’hésitation se l’injecta, rompant ainsi le vœu qu’il s’était fait de ne jamais s’en servir.

Rowan attrapa la capsule que lui lança Ravi, dont les réflexes s’étaient accrus sous l’effet du composé.

« Ta vie ton choix, je m’en sortirai bien sans toi. J’ignore tes motivations et j’ignore si elles sont assez fortes pour te pousser à me suivre là haut, peu m’importe d’ailleurs. » dit Ravi sur un ton calme avant de se diriger vers le tronc massif, une corde enroulée autour de la taille. Elle avait deux extrémités auxquelles étaient attachées deux pioche en métal. Un dispositif assez rudimentaire mais cela n’avait guère l’air de l’inquiéter.

Il s’élança d’un bond qui l’envoya trois mètres au dessus du sol, une prestation surhumaine qui ne manquait pas d’impressionner Rowan à chaque fois. Après tout ce temps passé aux côtés du docteur il n’avait toujours pas compris tous le processus derrière la création du composé et personne ne savait vraiment la limite des possibilités qu’il offrait.

Ravi visa l’écorce de l’Arbre au-dessus de sa tête et y enfonça l’une des pioches qui y plongea comme dans du tofu malgré la dureté évidente du tronc. Il répéta le processus à une vitesse alarmante et devint peu à peu une tâche sombre sous le regard de Rowan encore attelé à attacher la corde que lui avait laisser le docteur. Il se mit à grimper derrière lui, comme à chaque fois ; son visage s’assombrissant à cette pensée.

***

Le Général se tenait accroupi devant un des nombreux arbres qui avaient poussé, durant les deux dernières semaines, autour de l’Arbre géant que certains s’étaient amusés à appeler Yggdrasil.

Cet Arbre avait apporté un chaos sans précédent, et pourtant le chaos et la mort le Général s’y connaissait.

Il avait vu plus de morts qu’aucun homme ne devrait en voir ; un enfant innocent qui dans une crise de colère souhaitait voir ses parents mourir et le moment d’après ceux-ci s’affalaient devant lui, morts. Certains en avaient profité pour se venger, puis furent tués à leur tours. D’autres s’étaient terrés dans les bunkers les plus profonds qu’ils purent trouver mais cela n’avait rien changé, la mort atteignait quiconque où qu’il soit.

Des morts se produisirent partout mais elles avaient toutes un élément en commun ; dès que quelqu’un mourrait sous l’effet d’un vœu, des racines sortaient du sol où qu’il soit et l’aspiraient dans la terre. En même temps que les morts s’empilèrent, l’Arbre continua de grandir à une vitesse alarmante et détruisit le pays qui était connu il y a encore deux semaines comme le Mexique. L’Arbre avait l’air de se nourrir des victimes et le grand nombre de morts qui suivirent le début de la catastrophe accéléra sa croissance.

Des scientifiques avaient décidé de l’étudier mais avant d’avoir pu tirer quelques conclusions, sa croissance s’était brusquement arrêtée, bien que le chaos continuait de régner.

Yggdrasil, incarnation de quelconques dieux, le Général n’en avait que faire du nom qu’on lui donnait ; c’était une catastrophe pour l’humanité et comme toujours, pendant que les puissants du Monde sont occupés à s’entre-tuer ou à se chamailler sur qui aura le contrôle d’une telle arme, et que les scientifiques étaient fascinés et curieux de l’origine du fléau, il y avait des hommes comme lui qui se levaient et agissaient.

C’était un homme d’action et si les gouvernements l’avaient écouté, jamais ils n’en seraient venus à ce point. Il avait tout fait pour essayer de les convaincre d’attaquer et de détruire l’Arbre, mais dans leur folie ces idiots envisageaient la possibilité de l’utiliser comme d’une arme. Mais sa voix ne portait officiellement aucun poids ; il n’était que le plus grand trafiquant d’armes que ces terres aient porté, un homme vers qui tous les gouvernements se tournaient, même ceux qui affichaient officiellement une attitude pacifiste.

Les armes il s’y connaissait et cet Arbre géant capable de tuer quiconque sur demande n’en était pas une. Pour lui une arme c’est un avantage que tu détiens sur ton adversaire, pas une épée de Damoclès dont tu peux te servir mais qui n’attend que le prochain manieur pour provoquer ta fin. Non, ce n’était qu’un outil de destruction massif à la disposition de quiconque.

Faut bien quelqu’un pour le détruire ce satané Arbre. Qui aurait cru que je jouerais les sauveurs de l’humanité un jour. Ha ! La bonne blague. C’étaient les pensées du Général pendant qu’il observait l’écran de la tablette qu’il tenait dans ses mains de géant, écran qui lui servait de moniteur pour les avions qu’il avait déployé.

Il observa les dégâts effectués jusque là et gratta son épaisse barbe grise l’air pensif. L’Arbre était massif, il n’y avait pas vraiment de mot pour le décrire, et comme on pouvait s’y attendre les attaques des missiles dont étaient équipés les chasseurs ne lui faisaient pratiquement aucun dégâts.

Le général ne fut pas surpris par cela, mais ce à quoi il ne s’attendait pas c’était de voir ces dégâts qu’il avait réussi à infliger après plusieurs salves, se refermer et disparaître. Il observa l’air agacé l’écorce de l’Arbre bouger et se replier sur elle-même aux endroits touchés, comme s’il s’agissait d’une membrane.

« Fait chier » cracha-t-il dans sa barbe.

Il pensa à ses filles, ses deux magnifiques petits démons qui n’auraient pas manquer de le rabrouer si elles l’avaient surpris à jurer. Il sourit. Il avait beaucoup à perdre, tout à perdre ; s’il ne le faisait pas qui le ferait ?

Depuis l’apparition de l’Arbre il avait constamment été sous pression, en perpétuelle angoisse. Il avait eu peur de parler de ses inquiétudes à quiconque de crainte de leur donner des idées mais elles persistaient, une pensée en particulier tournait en boucle derrière sa tête.

Et si un fou souhaite de voir TOUS les humains mourir ? C’était sa plus grande peur. Il n’avait cure de ces idiots qui s’entre-tuaient, il était vendeur d’armes ; il les vendait et les humains en faisaient ce qu’ils voulaient. Mais là le canon se trouvait braquer sur lui, sur le monde qui retenait son souffle. Cela ne faisait que deux semaines mais un jour, un jour certainement quelqu’un le fera ce vœu. Cela pourrait être dans des siècles, ou dans la seconde d’après. Il ne pouvait s’arrêter après quelques heurs d’assaut.

« Elle se referme et alors ? Je t’en mettrai plein la gueule ma belle, j’en ai des plus gros, plus gros que t’as jamais vu. Je suis Rakish Zubeck, tu t’en souviendras connasse ! », cria-t-il à l’endroit de l’Arbre, et il se demanda après coup pourquoi il en parlait au féminin puis dissipa cette pensée avant de retourner son attention sur les images du moniteur, prêt pour un autre assaut ; il se figea.

Là sur les images projetées par l’un des avions, il aperçut une silhouette. Il ne comprit pas ce que c’était, curieux il passa sur pilote manuel pour l’un des engins et se rapprocha juste assez pour mieux distinguer l’objet.

Un homme grimpait à l’Arbre et ce à une vitesse aberrante. Il zooma sur l’image et le distingua de plus près, il vit plus clairement le visage de l’homme et reconnut ce dernier. Le plus grand trafiquant d’armes du monde ne pouvait que connaître cet homme, celui qui avait inventé l’une des armes les plus puissantes jamais créées. Et il l’avait fait dans un laboratoire légale qui plus est.

« Qu’est-ce que vous mijotez cher Ravi ? Voyons ça. »

Il observa un instant l’homme se déplacer et il comprit sa destination ; le sommet de l’Arbre.

« Je ne sais pas ce que vous avez trouvé ou vous comptez trouver mais je ne peux pas vous laissez contrarier mes plans. »

Le général se leva et les jointures de ses genoux craquèrent sous son pantalon camouflé qui associé à son shirt qui lui collait à la peau et ses lunettes noires, lui donnait l’allure d’un major de l’armée, comme pour aller avec son surnom.

Il quitta le pilote automatique, tapa des instructions sur sa tablette puis fixa l’Arbre dans la direction où il avait aperçu le docteur.

« Ravi Michaelson, attendez-moi j’arrive. » dit-il en souriant.

***

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Ravi commençait à fatiguer. Cela devait faire des heures qu’il grimpait, des
heures aussi que les attaques sur l’Arbre avaient cessé. Il n’en connaissait
pas la raison mais tant que cela lui laissait le temps de l’étudier il ne s’en
plaindrait pas.

Durant son ascension il avait remarqué une sorte de motif sur l’écorce de
l’Arbre ; les veines qui striaient le tronc avaient l’air de pointer dans
la même direction, le tout formant une sorte de spirale ; spirale dont il
n’avait pas encore aperçu le centre.

Il continua sa montée malgré la fatigue qui l’assaillait et le contrecoup du
composé commençait à se faire sentir. Il fallait qu’il prenne une pause, il ne
pouvait continuer sur cette lancée longtemps.

Il allait s’arrêter quand il remarqua que les veines sur le tronc se
faisaient plus denses et plus serrées. Il comprit qu’il approchait du centre de
la fameuse spirale.

Ravi savait qu’il devait s’arrêter, qu’il ne tiendrait plus longtemps le
rythme, mais son instinct ou peut-être était-ce son obstination, le poussèrent
à croire qu’il trouverait quelque chose au centre de cet étrange motif que
dessinaient les veines de l’Arbre.

Il ne croyait pas en la chance et n’aimait pas les paris risqués, mais il se
sentit comme un parieur qui venait de rafler la mise lorsqu’il finit par
apercevoir un trou géant vers lequel convergeaient les fameuses veines.

Il était si grand que le docteur n’en vit pas l’autre extrémité, qui se
perdait au-dessus dans les nuages. Rassemblant ses forces, il puisa dans les
dernières ressources que son corps de sexagénaire shooté au composé pouvait lui
offrir.

Il finit par atteindre le rebord du trou et s’affala dans les herbes qui
recouvraient l’intérieur. C’est après avoir repris son souffle et son calme que
le docteur Ravi remarqua l’étrangeté de la chose. Pourquoi y aurait-il des
herbes qui pousseraient dans un arbre.

Après un coup d’œil alentour sa surprise ne fut que croître. Il n’y avait
pas que des herbes, il se trouvait en fait dans une caverne immense occupée par
un jardin où il vit tant de fleurs, des fleurs qu’il savait ne devaient pas
pousser dans un même milieu et encore moins sur l’écorce d’un Arbre ; et
même des plantes qu’il n’avait jamais vues, malgré ses années d’expertises dans
le domaine.

Il fut interrompu dans ses observations par un bruit assourdissant, l’air
autour de lui battait dans tous les sens. Il se retourna et aperçu un
hélicoptère noir dont les hélices géantes étaient à l’origine du vacarme qui
régnait soudainement dans la caverne.

Un homme grand vêtu comme un membre d’une quelconque armée descendit de
l’engin et atterrit sur les herbes où le docteur s’était allongé il y a
seulement quelques minutes.

« Cher Michaelson, comme on se retrouve. Je vous ai déjà dit que je
suis votre plus grand fan ? », dit le nouvel arrivant qui réussissait
à paraître menaçant en prononçant de simples formalités.

Ravi qui avait reconnu le Général répondit sur un ton pince-sans-rire.

« Non pas assez de fois semble-t-il. »

« Allons ne soyons pas rancuniers docteur. Vous avez fabriqué une arme
magnifique et je me suis contenté d’en faire le commerce. Si ce n’est pas une
superbe équipe ça. D’ailleurs je vois que vous vous en servez aussi. »,
répondit le Général en faisant allusion aux veines qui pulsaient sous la peau
du docteur, signe distinctif d’une utilisation prolongée du composé.

« Mon objectif le nécessitait. » dit le docteur simplement.

« J’ai vu ça ; joli parcours bien que vous ne soyez plus tout
jeune. » dit le Général qui devait avoir à peu près le même âge que le
docteur mais qui semblait 20ans plus jeune.  « Sinon votre objectif,
puis-je en avoir vent ? Afin de m’assurer que nous dansons sur la même
musique docteur, comme autrefois. »

« Nous n’avons jamais danser sur quelconque musique. Tout ce que je
voulais c’était aider les gens, pas créer une arme. »

« Oui, bien sûr. Parlons-en de ce fameux objectif
voulez-vous ? » dit le Général dont tout humour avait désertée la
voix.

« Cet Arbre comme vous le savez, a causé un immense chaos dans
l’équilibre du monde. Mais il pourrait nous aider à nettoyer l’air, à sauver la
planète comme il le fait déjà. » dit le docteur dont l’inquiétude se fit
de plus en plus grandissante pendant qu’il observait la mine du Général se
renfermer.

« Donc vous n’êtes pas là pour le réduire en miettes cet Arbre de
malheur. Vous êtes assez intelligent pour savoir que n’importe quel crétin
n’importe où peut tous nous tuer. Je suis même surpris que cela ne se soit pas
encore produit ! » dit le Général dont la voix grondait de rage à
l’intérieur du jardin.

« Le fait de le savoir n’avance à rien, je préfère croire en l’humanité
et avancer dans mes recherches. Il y a toujours une réponse à tout, et je la
trouverai » répondit le docteur sur un ton presque implorant.

« Je vous prie de croire en moi. » ajouta-t-il.

« J’admets que vous êtes très intelligent, sûrement l’homme le plus
brillant que je connaisse. Mais je ne risquerai pas ce pari. Mon artillerie
lourde est en route et je vous conseille de dégager avant que l’assaut ne
commence. » dit le Général qui sortit sa tablette de contrôle et détourna
son attention du docteur. Ce dernier en profita pour agir. Les effets du
composé n’étant pas encore totalement dissipés, il était encore au moins deux
fois plus fort qu’un humain normal.

Il poussa sur ses jambes et s’élança dans la direction du général qui fut
surpris mais qui réagit assez vite pour parer le coup de poing fulgurant qui
passa à quelques millimètres de son nez crochu qui avait l’air d’avoir connu
son quota de coups.

« Pauvre fou » lâcha le colonel. « Vous auriez pu juste faire
un vœu et je serais mort. »

« Jamais je ne ferai recours à cette abomination, et il me suffit de
vous incapacité assez longtemps pour prendre le contrôle de vos machines et
stopper l’attaque. Et vous donc, il ne vous faut que ça pour m’arrêter ;
avec tout ce composé dans mes veines vous n’avez aucune chance ! »
dit le docteur qui pria intérieurement que le Général morde à l’hameçon.

« Je suis loin d’être idiot vous savez. J’aimerais dire que je suis
assez intelligent pour ne pas tomber dans votre piège mais ce n’est pas le cas.
Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas besoin qu’un Arbre mène mes batailles pour
moi. Dopé ou pas vous n’avez aucune connaissance en combat. » dit le
Général qui n’attendit pas la fin de sa phrase pour porter un coup de pied haut
vers la tête du docteur.

Ce dernier se baissa, ses réflexes accentués par le composé, et esquiva le
coup, du moins c’est ce qu’il s’imaginait. Il fut désarçonné par l’impact des
bottes du général sur sa joue et se retrouva presque au sol.

Il se rattrapa de justesse en se retenant aux longues herbes environnantes
et repassa à l’attaque. Tout ce qu’il lui fallait c’était un coup bien placé.
Qu’importe ses techniques de combat, le Général ne se relèverait pas de sitôt
d’un coup porté par quelqu’un sous Rav75, même s’il s’agissait d’un vieux
docteur ayant passé sa vie dans un laboratoire. Juste un coup, c’était tout ce
qu’il lui fallait. Il secoua la tête pour reprendre ses esprits puis repassa à
l’assaut.

Le Général contrairement à sa carrure et sa personnalité se battait avec
prudence et calme, analysant son adversaire. Il savait que malgré son manque
d’entraînement l’homme devant lui n’avait rien d’un adversaire facile ; il
avait vu les tests sur le Rav75 et il savait que ses épais muscles n’empêcheraient
pas ses os de céder sous un coup bien placé du docteur.

Ravi se rapprochait du Général qui sautillait sur ses deux pieds et se
déplaçaient en cercle à l’intérieur de la caverne puis fut une fois de plus
pris de surprise. Jusque-là le Général avait éviter ses assauts avec prudence
n’osant porter des coups que quand il était sur de toucher et d’avoir de la
marge pour s’éloigner.

Là, avant que Ravi se soit assez rapproché le Général s’était lui aussi
dirigé vers lui de front, leurs visages se rapprochant dangereusement. Ravi
voulait le mettre chaos pas le tuer mais cette attaque surprise ne lui laissait
pas beaucoup d’options. Il alla pour un swing du droit en direction des côtes
du Général.

Ce dernier qui avait fait le pari que le docteur éviterait toute attaque
fatale et viserait ses côtes, serra le ventre puis poussa encore plus fort sur
ses jambes et en un bond puissant et vif se projeta vers le ventre du
docteur ; le contact de son épaule contre le torse du docteur provoqua un
son étouffé. Thump ! Il eut l’impression de se heurter à un
rocher et il poussa un grognement puis lui saisit les hanches de ses énormes
bras musculeux.

Le docteur dont les poumons avaient été vidé d’air voulut crier sous
l’impact mais aucun son ne sortit. Il serra les dents et supporta l’étreinte du
Général qui ne cédait pas sous ses assauts répétitifs contre ses côtes. Il
devait en avoir brisé pas mal mais les siennes n’étaient pas dans un meilleur
état.

Très vite il ne parvint plus à supporter l’étreinte du géant et opta pour
une autre option. Il s’abaissa et entoura la taille du Général de ses bras et
referma ses deux mains devant son ventre puis, à la suite d’un effort
incommensurable il le souleva du sol et le Général se retrouva à observer le
monde à l’envers. Le docteur espéra que cette attaque ne serait pas fatale à
son adversaire mais il devait en finir, il ne tiendrait plus longtemps. Il
allait le laisser tomber au sol en une imitation de prise de catch dont il
était fan dans son enfance, mais le Général montra la mesure de son
entraînement et tenta une attaque désespérée.

De ses mains il porta deux coups secs sur les côtés des genoux du docteur
qui, ne s’y attendant pas s’effondra en arrière lâchant par la même occasion le
Général qui en profita pour se tenir au-dessus de son torse. Il ne lui laissa
pas le temps de reprendre ses forces, et de toute façon il n’avait plus
grand-chose en réserve. Le Général l’assena de coup à la figure avec une telle
violence que Ravi crut avoir affaire à une bête sauvage. En même temps qu’il
rouait de coups le docteur dont le nez commençait à pisser le sang, il se mit à
parler à celui-ci.

« Un homme je sais plus qui, mon père peut-être, ou mon coiffeur m’a
dit un jour qu’il y avait deux types d’humains dans la vie : ceux qui
vivent dans le passé et ceux qui avancent en pensant au futur
. Foutaises
lui ai-je répondu pendant qu’il chialait sous mes coups, il y a un
troisième type d’hommes et je suis de ceux-là, ceux qui se contentent de
détruire chacun des obstacles devant eux qu’importe ce qu’il y avait avant et
qu’importe ce qui viendra après »
dit-il son visage recouvert du sang
du docteur qui peinait à rester conscient.  « Ouais c’était mon Père
ça. » ajouta-t-il l’air de se remémorer un souvenir plaisant.

« Vous parlez trop ! » cria le docteur, ou du moins
essaya-t-il de dire, mais tout ce qui sortit de sa bouche ensanglantée ne fut
qu’un gargouillement. Il profita quand-même de l’hilarité du Général pour
assener une droite à ce dernier et se déroba tant bien que mal de sous lui,
l’entraînant dans une roulade qui se transforma en une longue chute à la grande
surprise des deux hommes.

Durant leur altercation ils s’étaient dirigés vers le fond de la caverne où
le sol formait subitement une pente qui les entraîna dans une chute.

Leur chute finit par s’arrêter et les deux hommes se retrouvèrent dans un
lieu qui semblait être le noyau de l’Arbre. Une panoplie de fleurs et de
plantes poussaient çà et là et certaines d’entre elles émettaient une lumière
qui éclairait l’intérieur de l’Arbre.

Mais ce qu’il y avait de plus impressionnant dans cette caverne n’était pas
la multitude de plantes qui ne devraient pas être capable de pousser dans un
arbre et encore moins dans le même milieu, non ce qui attirait l’attention
c’était l’énorme amas de branches qui s’entrelaçaient au centre de la caverne
et qui formait une sorte de cocon au sein duquel se trouvait sous le regard
ébahi du docteur et du Général, une jeune fille. Les yeux fermés, elle avait
l’air endormie, paisible.

Perdu dans sa contemplation de la scène aux côtés du Général, tout souvenir
de leur confrontation précédente envolée, hormis la douleur lancinante qui lui
traversait tout le corps et le sang qui séchait sous son nez autour de sa
bouche, Ravi à l’instar du Général, tarda à remarquer qu’il y avait un autre
occupant de la caverne.

Un jeune garçon qui devait avoir environ 14ans et dont les habits usés
flottaient sur son corps maigre. Il avança vers les deux hommes et les fixa de
ses deux énormes yeux qui firent frissonner le docteur.

« C’est vous n’est-ce pas ? C’est vous qui lui faites mal avec vos
avions ! » se mit-il à crier, les éclats des lumières des plantes se
reflétant dans ses yeux et accentuant la folie que Ravi y avait lu.

Il avait parlé en espagnol et Ravi eut du mal à le suivre à cause de son
manque de pratique.

« Qu’est-ce que tu fous là petit ? Il faut pas rester là ça va
devenir dangereux. » dit le Général dans un espagnol impeccable.

Ravi regarda le Général et fut surpris par son manque d’intérêt pour ce qui
se passait dans la caverne. Une multitude de questions étaient venues s’ajouter
à la pile déjà débordante qui s’était formée dans l’esprit du docteur. Que
font ces enfants au sein de l’Arbre ? Qui est la petite dans le
cocon ?
Son esprit scientifique tentant vainement de défaire le nœud
qui se compliquait. Cela rendait encore plus incongrue la réaction du Général,
il n’avait pas l’air de se soucier le moins du monde de ce qui avaient pu les
amener. Tout ce qu’il avait en tête c’était se débarrasser de l’Arbre et rien
d’autre, ce qui fit penser à Ravi qu’il était soit un simplet soit un homme
avec des priorités. La douleur dans son nez lui fit opter pour la première
option.

« Nous n’irons nulle part ! » cria le petit à l’endroit du
général.  « Laissez-nous ! Partez d’ici ! ».

« Comment êtes-vous arrivez ici ? » lui demanda le docteur.
« Et que fais cette fille là-haut ? »

« Vous vous en irez si je vous le dis ? » dit le petit dont
la voix s’était muée en supplication.

« On n’a pas le temps pour… » commença le Général qui fut interrompu
par le docteur.

« C’est promis. » dit-il au petit de son espagnol bancal sur un
ton qui se voulait rassurant

« C’est…. C’est ma sœur » commença le jeune garçon la voix toute
tremblante. Il ferma les yeux et baissa la tête comme pour se remémorer un
souvenir lointain et douloureux.

« C’était il y a quelques semaines, ma sœur et moi vivions dans un
orphelinat tenu par une église. Le curé… »sa voix trembla comme s’il
allait fondre en larmes. « Il était très gentil avec ma sœur Esperanza et
moi. Tous les enfants l’aimaient beaucoup. Mais moi je savais…je savais qui
il était vraiment.

Quelquefois il venait la nuit dans notre chambre et prenait un des enfants.
J’en faisais partie. »

« Que vous faisait-il ? »

« Qu’est-ce que vous pouvez être idiot pour un génie. » dit le
Général exaspéré par la question du docteur.

« Je ne disais rien à personne tant qu’il ne touchait pas à ma sœur.
Mais un jour il est venu et je dormais. Le lendemain j’ai découvert ma sœur en
pleures dans la douche avec des bleus sur le corps. »

Sa voix avait changé et on n’y trouvait plus la peine qui y ressortait. Elle
tremblait toujours mais cette fois c’était de rage, une rage si palpable que
Ravi eut peur des évènements de la suite de l’histoire. Il se doutait que cela
ne l’aiderait pas à comprendre l’origine de l’arbre mais même s’il manquait de tact
la plupart du temps, là il savait que le jeune garçon en avait besoin.

« J’ai décidé d’en parler même si je me doutais qu’on ne me croirait
pas. Tout le monde aimait le curé. J’en ai parlé à une des sœurs de la paroisse
mais elle a agi comme si je divaguais. Le soir du même jour le curé nous a pris
ma sœur et moi dans son bureau et nous a battu, prétendant que nous répandions
des mensonges à son sujet. C’est là que j’ai compris que les sœurs étaient au
courant. Ce devait être elles qui lui en ont parlé. Elles savaient ce qu’il
nous faisait mais ne disaient rien. Pourquoi ? Je ne comprends pas, les adultes
n’étaient pas censés nous protéger ? »

« Ne compte jamais sur personne, adultes ou pas tous les humains sont
des enfoirés. Ça ne fait que s’empirer avec l’âge d’ailleurs. »

« Mais tout ça n’explique pas comment ta sœur a fini dans ce
cocon. » dit Ravi qui espérait encore que cette histoire ait un quelconque
lien avec l’apparition de l’arbre.

« Ce jour-là il nous a battu, il nous a battu longtemps et fort,
peut-être plus fort qu’il ne le voulait en tout cas c’est ce qu’il a prétendu.
Je l’observais battre ma petite sœur, impuissant pendant qu’elle hurlait,
jusqu’à ce qu’elle ne hurle plus.

Ravi plissa le front. Son espagnol était peut-être rouillé mais il était sûr
que le petit venait d’insinuer que sa sœur était morte. Alors qui était la
fille dans le cocon ? Elle avait les yeux fermés mais il pouvait clairement
voir, au soulèvement régulier de sa poitrine, qu’elle était en vie.

« Je… » commença le docteur.

« Laissez-le parler qu’on en finisse docteur. »

« Je voulais qu’ils meurent, le corps d’Esperanza entre mes mains j’ai
souhaité de tout mon cœur qu’ils meurent, qu’ils meurent tous. Et qu’ils
souffrent avant. Et… »

« Et ? »

« Et ils sont morts. »

« Que veux-tu dire ? Comment ça mort ? T’as quand-même pas buter tous
ces enculés, petit ? » dit le Général avec une pointe d’admiration dans la
voix.

« Non…je …je ne les ai pas tués. Ou peut-être que si. Je ne sais
pas. C’était mon vœu. Quand je l’ai souhaité ils sont morts, mais ils ont
souffert avant. Le curé s’est effondré devant moi et je l’ai vu crié, je les ai
tous entendu crier dans le presbytère, les sœurs, les autres abbés, tous. Ils
criaient, ils ont crié longtemps avant de s’arrêter tout à coup. Ils étaient
morts, tous.

« Des racines sont sorties du sol après ça ? » demanda le docteur.

« Ou..Oui…enfin pas du sol. Comment vous savez ? »

Le docteur soupira, ce qui s’était produit était exactement conforme à ce
qui se produisait à chaque fois que quelqu’un mourrait à la suite d’un vœu fait
à l’arbre. Mais dans son récit le garçon n’avait pas mentionné d’Arbre. Puis un
détail du récit le frappa.

« Tu as dit que c’était quand ? Ils datent de quand ces
évènements ? »

« Il y a 3 semaines peut-être plus. »

Personne n’avait encore entendu parler de l’arbre à l’époque. C’est
justement après que la rumeur a commencé à se reprendre. Des articles
concernant un arbre qui aurait poussé dans une Église au Mexique….une église.

« Que s’est-il passé ? Quand les plantes ont poussé ? »

« C’était juste une plante. Il y avait un pot de fleur dans le bureau
et ses racines ont poussé subitement, entourant Esperanza et moi. Après j’ai
perdu connaissance. Quand je suis revenu à moi Esperanza était dans ce cocon et
moi j’étais dans cet arbre même s’il était beaucoup plus petit à
l’époque. »

Ravi connaissait la suite des événements. Toujours plus d’interrogations. C’est
là qu’est né l’arbre ? D’un pot de fleurs et d’un vœu ? Pourquoi la petite
fille était en vie ? Que faisait-elle dans un cocon ? Pourquoi faire le même
vœu que le garçon fonctionnait ?

Il essaya de répondre à ne serait-ce que l’une des interrogations mais
n’arriva à rien avant d’être interrompu dans ses pensées par le Général.

« Chienne de vie que t’as là Petit. Je n’ai pas tout compris mais ces
enculés sont morts et ils en ont chié. Tant mieux pour toi. Maintenant on
dégage ! Je n’ai pas envie de me faire ensevelir par mes propres
joujoux. »

Avant que Ravi puisse répondre quoique ce soit il entendit une voix qui le
surprit. Il avait cru que Rowan s’était retourné et il avait approuvé son
choix. Rien ne le poussait à le suivre dans sa folie. Mais le jeune homme se
trouvait là devant lui. Du moins il le dépassa en trombe, se précipitant en
direction du cocon où reposait la jeune fille.

« Ce n’était donc pas un Dieu ! Juste une petite fille
docteur ! Nous devons l’étudier, la disséquer. Imaginez ce qu’on
trouverait, une grande avancée pour la science assurément. Non c’est moi qui
l’ai trouvé, elle est à moi ! »

Pendant qu’il parlait il tournait autour de la jeune fille, la touchant,
l’étudiant, image parfaite d’une caricature d’un scientifique fou. Le docteur
poussa un soupir mais n’eut pas le temps de placer un mot qu’il continua.

« La disséquer oui, je pourrai créer d’autres Arbres, peut-être faire
d’autres vœux. » dit-il puis il se mit à rire d’un rire fou qui réduisit à
néant tous les espoirs que Ravi avait de le raisonner. « Quel vœu je
ferai ? Devenir riche ? Non trop classique. Être beau, non je le suis
déjà. Une mâchoire carrée ferait pas de mal. » dit-il riant toujours.

« Je ne sais pas qui t’est toi et je m’en cogne. Je n’ai pas prévu de
te regarder disséquer qui que ce soit aujourd’hui. » dit le Général à
l’endroit de Rowan pendant qu’il s’approchait du cocon. Il sortit de sous
sa botte un large couteau qui avait l’air dangereusement aiguisé et qui donna
des sueurs froides à Ravi ; s’il l’avait voulu leur petite
altercation ce serait achevée très rapidement. Si Ravi était encore en vie
c’était uniquement à cause du bon vouloir du Général.

Le Général entreprit de couper les branches emmêlées qui entouraient la
petite fille mais le jeune garçon se mit à crier.

« Lâchez ma sœur ! Vous aviez promis de partir ! Lâchez-la et
allez-vous-en ! »

« Écoute petit, comme je te l’ai déjà… »

Le Général n’eut pas le temps d’achever sa phrase que Rowan se jeta sur lui
et le plaqua sur le sol recouvert d’herbes, ce qui rendit sa chute moins
douloureuse, mais qui lui soutira quand-même un grognement.

« Ne la touchez pas ! Elle est à Moi ! C’est moi qui l’ai
trouvé » hurla Rowan comme un gamin jaloux qu’on touche à son jouet.

« Je dois casser la gueule à deux scientifiques dopés aujourd’hui
apparemment. » dit-il entre ses dents. « Et ben pas de bol pour toi
petit je n’ai pas le temps pour faire mumuse avec toi comme avec
l’autre. » ajouta-t-il et sans laisser le temps à Rowan qui était
au-dessus de lui, il fendit l’air d’un geste vif et précis qui trahissait des
années d’expérience ; du sang gicla partout dans la caverne.

Les mots que le jeune homme allait prononcer se muèrent en gargouillis
inaudibles pendant qu’il essayait vainement de ses deux mains de refermer sa
gorge tranchée.

Ravi observa la scène et elle confirma ses craintes, affronter cet homme
n’avait été que pure folie. Il regarda le corps de Rowan qui était encore
secoué de spasmes et eut un pincement au cœur, mais rien de plus. C’était la
réalité dans laquelle ils vivaient à présent, des gens mourraient par millions.
Ils n’étaient qu’un de plus à présent, un pourcentage infime dans les
statistiques. A un moment s’étaient devenu futile de compter et la Mort
faisaient partie du quotidien.

Pauvre fou, si brillant et pourtant si aveugle.

« Arrêt… » commença le jeune homme qui avait observé la scène
horrifié puis l’Arbre fut secouer par un tremblement. Le bruit d’une explosion
se fit entendre et le visage du Général s’assombrit.

« Fait chier, on n’a plus assez de temps. » dit-il accélérant ses
mouvements même s’il commençait à penser que c’était vain. Les branches se
refermaient à chaque fois qu’il les coupait à l’instar de l’écorce de l’Arbre
sous les assauts de ses avions.

La petite fille se mit à bouger, tremblant légèrement et plus les explosions
se faisaient intenses plus ses tremblements devenaient violents et elle se mit
à hurler, les yeux toujours fermés.

« Vous lui faite mal ! Vous aviez promis ! Promis de partir
quand je vous aurais tout dit, MENTEURS ! » cria le petit qui donnait
des coups impuissants contre la jambe du Général.

« Vous ne voyez pas que vous lui faites mal ? Les adultes, vous
n’apportez que ça la douleur, la douleur et des ordres. Tant que vous serez là
nous ne trouverons jamais la paix ! »

Le sang de Ravi se glaça. Il avait dit au Général qu’il croyait en
l’humanité, mais chaque jour depuis l’apparition de l’Arbre et le début du
chaos, il avait eu peur, peur que la fin arrive. Cela pouvait être n’importe
où, n’importe quand. Il suffisait d’un vœu, d’une phrase et tout serait fini il
n’en doutait pas. Mais cette peur n’avait jamais été aussi présente qu’aujourd’hui,
là devant ce petit garçon. Il eut peur qu’il prononce ces mots qu’il redoutait
tant.

Inversement, il lui suffisait à lui aussi d’une seule phrase pour éviter
cela, mais il ne put s’y résoudre. Il tourna la tête vers le Général qui
observait le jeune homme l’air de partager les mêmes inquiétudes que lui. Il
eut un espoir honteux que le Général agirait, se salirait les mains là où lui
il était trop lâche pour agir. Il avait sa lame en main et le jeune garçon se
trouvait juste là, mais le géant ne bougea pas. Et ce fut trop tard.

« Je veux que tous les adultes disparaissent, on pourra enfin rester
ensemble, juste toi et moi. Ils ne te feront plus aucun mal c’est promis,
grand-frère prendra soin de toi cette fois-ci, c’est promis. » murmurait
le jeune garçon pendant qu’il berçait le corps de sa petite sœur qui continuait
de remuer mais moins brusquement qu’avant.

Aucun des deux hommes n’eut le temps de comprendre ce qui leur arrivait, le
sol se déroba sous eux et ils allèrent à sa rencontre. Puis vint la douleur,
fulgurante, vive, indescriptible. Étrangement aucun d’entre eux ne poussa le
moindre cri. La douleur physique qu’ils ressentaient était bien présente et
elle déchirait leur âme à chaque instant, mais elle palissait face aux
inquiétudes qu’ils éprouvaient.

Dans un effort surhumain Ravi réussit à atteindre son pendentif qu’il
actionna et qui s’ouvrit sur l’image d’un petit garçon qui reposait dans les
bras d’une ravissante jeune femme. Il pensa au vœu que venait de faire le petit
garçon dans l’Arbre et compris qu’il ne faisait pas que mourir, il laissait son
fils de 12 ans seul dans ce monde déchiré.

Le Général vit la photo de là où il était allongé et demanda au docteur.

« Vous avez des enfants ? »

Ravi se contenta d’un grognement.
Ils ne ressentaient plus la douleur, comme si elle avait dépassé les
capacités que leurs synapses pouvaient supportée et qu’ils avaient cessé de
fonctionner.

« J’ai deux petites filles, de vrais monstres. Elles s’en sortiront, ou
du moins elles se battront. »

« A quoi bon ? Ce monde est brisé. »

« J’espère que votre fils a plus de motivation que vous sinon il ne
fera pas long feu. »

Ravi ferma les yeux et pensa à lui, il savait qu’il était vain de prier.
C’était une prière qui avait créé tout ça. Il aurait à se débrouiller tout
seul. En était-il capable ce pleurnicheur ? Et il sourit à la pensée de
son fils qui pleurait à chaque fois qu’il le quittait, puis se rendit compte
qu’il pleurait aussi.

« Vous croyez que c’est…qu’on aurait pu ? » dit le Général
qui n’arrivait plus à finir ses phrases.

Ravi sut à quoi il pensait, il était lui-même assaillit d’interrogations. Est-ce
qu’il aurait dû laisser le Général détruire l’Arbre ? Était-ce à cause des
attaques du Général contre l’Arbre ?
Il ne chercha pas de réponses à
ses nouvelles interrogations, cela n’avait plus d’importance. La menace avait
toujours plané au-dessus d’eux et il pensa à la loi de Murphy. Tout ce qui
est susceptible d’aller mal, ira mal
. Même aux portes de la mort il
trouvait le temps de penser à la science. Il se mit à rire et ce fut la
dernière chose qu’il fit avant que la vie le quitte.

***

La planète continua de tourner et de tourner comme à son habitude,
indifférente aux événements qui se produisaient en son sein. Indifférente aux
milliards de vies qui furent perdues en l’espace d’un cycle lunaire,
indifférente à l’apparition d’une abondante végétation qui recouvrait à présent
la majorité de son sol. Elle tournait et pendant qu’elle tournait le soleil la
baignait de sa lumière et éclairait un monde nouveau. Un monde où les adultes
avaient échoué et avaient payé le prix de leur échec. Un monde propre où les
plantes respiraient à nouveau. Un monde d’enfants destinés à grandir dans la
crainte de subir le même sort que leurs aînés, grandir dans la crainte de cet
Arbre géant et majestueux à l’intérieur duquel un frère protégeait sa sœur,
attendant son éveil. Un monde illuminé par le soleil mais recouvert en
permanence par l’ombre de la Mort.

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