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Ce que j'écris Chroniques de Kallumn

Chroniques de Kallumn VII- Les Questions Mortes: Un mémoire par Solo Gambino

Notes du conservateur (Y.A): Cette entrée est probablement ma préférée quoiqu’en dise les autres conservateurs. Ils sont pour le fait qu’on devrait simplement énoncé les résultats des recherches du regretté Solo Gambino, recherches qui ont joué un rôle crucial dans le procès des Kallumnjins. Mais je suis d’avis qu’avoir une idée de qui il était rajoute une touche d’humanité, et je peux vous dire qu’on en a bien besoin par ici.

Extrait du Prologue

Ne les croyez pas quand ils vous vantent leur sagesse

Ne les croyez pas quand ils vous parlent sans preuves

Ne les croyez pas quand ils louent leurs prouesses

Ne croyez mots qui sortent de la bouche d’un fils de gueuse

Fils de gueuse devrait être le titre de ce mémoire. Les questions mortes: Un mémoire par un fils de gueuse. C’est en effet le sobriquet dont j’ai été affublé toute mon enfance. Vous connaissez peut-être ma mère, Maria-diaz Gambino, une tristement célèbre mécanicienne aux turbines du dôme Secteur 12, ayant comme vocation météorologue. Je m’arrête avant que je ne me lance dans un exposé sur la triste vie de cette encore plus triste femme; car le titre de ce livre n’est certainement pas Les questions mortes: Un mémoire par la gueuse du secteur 12, non. Non vous lisez un mémoire par Solo Gambino, enfin vous êtes toujours là si l’utilisation abusive de l’expression gueuse, ne vous a encore fait ranger ce bouquin dans la catégorie torchon de littérature. Oh accrochez-vous car je vous donnerai plein de raisons de revenir sur votre décision. Mais d’ailleurs, si a la vue du nom Gambino vous avez quand bien-même eu l’audace de prendre ce livre, vous êtes soit un idiot monumental, comme votre humble serviteur que je suis, soit un esprit ouvert. Et je me permets d’ajouter que dans les deux cas vous faites partie de la cible éditoriale de cet ouvrage. Si par malheur vous vous trouvez être des deux bords, je veux dire un monumental idiot à l’esprit ouvert, alors il se peut que vous me croyiez; je vous préviens votre journée risque d’être ruinée. 

Les plus grandes théories sont invalidées par les plus petites observations

Les récits sur des hommes et des femmes qui se sont tenus face à la vague montante et ont osé crier au vent, pointer du doigt les dieux et prouver leurs erreurs, sont éparses dans le peu d’histoire qu’il nous reste du passé de l’humanité. Quelques fois encore pourtant, ici même sur Kallumn, certains à l’instar de ces reliques du passé, se tentent à cet exercice, avant de se heurter à une surface métallique renforcée par des siècles d’endoctrinement. L’une d’entre elles se nommait Maria-diaz, et son seul accomplissement fut de réussir à faire rire des confréries de scientifiques sur la surface de kallumn et ruiner tout espoir de brillante carrière scientifique pour son fils. 

… 

Extrait du Chapitre 4: La question qui compte.

Ma mère voulait des réponses, elle se considérait sûrement comme une érudite, un être à part qui a tenu tête aux autorités. Futiles résistances que ce fût. Je n’ai pas marché dans ses pas, et je n’aurais de toute façon pas pu si j’en avais quelconque envie; elle s’en est assurée. Avec mon éducation limitée, mes certifications sans valeur et un nom terni dans le milieu, tout ce que je pouvais me permettre c’était poser des questions. Des questions j’en avais. J’en avais pour ma mère, pour les autorités, pour tous ces prétendus scientifiques dont tous les exploits sont, sans préambule, surclassés par la science qui a donné naissance aux robots, et qui pourtant se réjouissent d’avoir trouver preuve à tel ou tel théorème futile. Durant mes quarante longues années, pendant que mes os se faisaient vieux et que ma chair s’affaissait, j’ai obtenu réponses à de multiples questionnements, et commencé à observer un schéma dans l’obtention de ces réponses. Les questions les plus difficiles sont rarement les “comment”, “où”, “qui”, “quand”. Celles-là trouvaient aisément leurs réponses dans les archives, la mémoire des hommes ou le carnet de note d’un érudit. Non, celles qui presque jamais ne trouvaient réponses étaient les “pourquoi”. 

Le premier “pourquoi” auquel jusqu’à ce jour il me manque réponse est celui qu’à ma mère j’ai posé un jour qu’elle se mourait à petit feu, terrée dans son silence plein d’amertume. “Pourquoi?”. “Pourquoi tu voulais prouver que le cycle horaire actuel n’est pas celui de la Terre comme le prétendent Les autorités?”. 

Ainsi est née ma fascination pour les “Pourquoi” et avec le temps j’ai découvert que la plupart des gens ignoraient le Pourquoi de leurs actes. A l’instar de ma mère ce jour-là, je pouvais lire dans leurs yeux que la réponse leur échappait, ou que la formuler les ferait paraître petits aux yeux des autres. 

Longtemps après le décès de ma mère, lorsque la fougue qui avait auparavant animé ma mère me prit et que, chargé de mon maigre bagage intellectuel, je décidai d’affronter le monde et de faire perdurer la mémoire de Maria-diaz, une simple question a freiné mon élan. “Pourquoi les autorités auraient-elles commis l’acte que prétend ma mère?”. Après tout, il ne s’agit là que d’un référentiel de temps. Peut-être qu’on ne suit pas celui de la Terre. Peut-être que comme elle le prétend selon le référentiel de la Terre je serais âgé non pas de 43 mais de 87 ans. Mais cela ne change pas grand chose, j’aurais quand même effectué la même durée de vie. Le temps reste lui-même, quel que soit le quantificateur que lui collent les humains. En lieu et place d’une réponse à mon interrogation, une autre question à germer. “Pourquoi n’ont-ils pas utilisé le référentiel de Kallumn alors.” Il y fait peut-être constamment nuit, mais Kallumn effectue des révolutions autour de son soleil. Les calibrations et les rectifications du fuseau seraient plus simples comme ça. J’ignorais que je venais de faire le premier pas vers ce qui constituerait mon obsession pour le restant de mes jours de jeunesse. 

….

Extrait du Chapitre 10: Comment tuer les questions?

Cela fait bien des années que s’est clôturée ma quasi-inexistante carrière de scientifique; carrière qui s’est résumée à des heures et des heures passées à feuilleter les maigres résidus de connaissances datant de l’époque de la Terre. J’y ai trouvé des réponses certes, mais elles trahissaient mes attentes et se contentaient de m’éclairer sur des sujets extérieurs à mon champ d’étude, des sujets que des érudits auraient peut-être trouvés profonds, mais sans importance pour un homme touchant le fond. J’ignore si en parler présente un quelconque intérêt mais je suppose que si vous êtes toujours présents à lire ce mémoire, à supposer qu’il sorte jamais un jour, alors vous devez être un de ces idiots non concerné par les preuves scientifiques, ce qu’il y a en nombre très limité ici et partout ailleurs, et plus intéressé par les élucubrations d’un vieux fou et l’étude de l’étendue de ladite folie. Si mon hypothèse est juste, et ça serait bien une première, vous ne verrez pas de problème à ce que je vous parle de comment des livres poussiéreux sans intérêts ont pu m’éclairer sur notre condition d’humain.

En effet on en revient encore et toujours au questionnement. Dans mon esprit scientifique j’ai toujours considéré les questions comme une drogue à dépendance immédiate. Dès le moment qu’elles sont posées on ne peut s’empêcher de les résoudre, d’aller au bout du raisonnement et de trouver la réponse. C’est selon ce postulat que j’ai évolué toutes ces années, et c’est ce postulat que ses mêmes années à errer dans des couloirs vides ont déconstruit morceaux par morceaux, me conduisant à une réalisation: Kallumn est un monde où les questions sont mortes. Bien qu’il y ait de nombreuses équations à résoudre, des trous dans notre passé à combler, personne ne s’y intéresse. 

Prenez la Terre par exemple; que lui est-elle arrivée? Pourquoi sommes-nous partis? Pourquoi ne pouvons-nous pas y retourner? Et surtout où se trouve donc cette planète? Voilà de très pertinentes questions que tout le monde devrait être sans dessus-dessous à vouloir résoudre, et pourtant jamais personne n’essaie. Je vous avoue que même moi je peine à trouver l’envie de les résoudre. Cela m’a fait me rendre compte d’un simple fait: ils ont tué les questions. Je ne sais pas qui; l’humanité elle-même sans doute, après tant d’années d’évolutions elle aurait fini inexorablement par se consumer, puis obtenant une seconde chance s’est résignée à la préserver au détriment des grandioses prouesses scientifiques du passé. Regardez Kallumn, planète hostile, planète obscure. Et pourtant nous avons appris à la chérir, à entretenir ce dôme tous ensemble, fabricant ce hâvre de paix. 

En même temps que je trouvais réponses à des questions que je n’avais pas pris la peine de formuler, j’ai rencontré le plus grand questionnement de mon existence; l’amour. Karl est rentré dans ma vie silencieusement, une présence confortable à mes côtés durant mes heures les plus sombres et mes nuits les plus radieuses. Il n’est d’énigme plus complexe que la nature des sentiments que je ressens à son égard, et c’est là que j’ai compris comment tuer les questions. La seule qui m’importait dès lors c’était Karl, et notre futur, et chaque minute passée à ses côtés où je tentais de résoudre le mystère de mon cœur, en valait des centaines à me perdre sur des questions que plus personne ne posait. Alors vous voulez savoir comment tuer les questions? Il suffit que nul n’ait envie d’en connaître les réponses. Ce mémoire ne verra jamais le jour, ou alors il sera un hymne aux questions importantes, aux questions qui valent la peine et un requiem pour celles qu’on ne pose plus.

Extrait du Chapitre additionnel: Finalement cette relique verra peut-être le jour.

Comme c’est étrange de ressortir ces vieux écrits. Oh j’ai longtemps abandonné l’espoir que quiconque les lise. J’ai perdu Karl il y a quelques mois, et bien que je n’ai jamais trouvé réponse à ce que je ressens pour lui, elle est toujours là cette question qui fait tambouriner ma poitrine, qui me fait si mal maintenant qu’il n’est plus là. Je ne tarderai sûrement pas à m’en aller aussi et peut-être nous reverrons-nous. Je renoue avec ce vieux mémoire car un curieux événement s’est produit aujourd’hui. Une femme, ayant suivie la piste des faibles échos que j’avais laissé à l’époque où je m’intéressais aux questions mortes, m’a accosté pour connaître les réponses que j’ai trouvé, mes réponses. Peut-être est-ce par vanité, peut-être est-ce la peur de mourir sans laisser de descendance, de trace dans ce monde, qui me pousse à lui confier, en plus de ce mémoire, les quelques conclusions auxquelles je suis arrivé. Peut-être que maintenant que je suis vieux j’ai envie qu’on se souvienne de moi. Ha qu’importe, elles sont si maigres et si folles ces théories que je doute qu’elle aille bien loin avec. J’aimerais bien dire que c’est parce qu’elle me fait penser au moi d’une époque perdue, mais cela serait mentir. Ce que j’ai lu dans ces yeux me fait penser qu’elle cherche les mêmes réponses mais pas pour les mêmes raisons. Me suis-je peut-être trompé toute ma vie, peut-être que personne ne touche aux questions mortes, non pas parce qu’elles sont sans intérêts, mais parce qu’elles sont sources d’effroi et leurs réponses les terrifient. Cela est sans importance à présent, la peur c’est pour les vivants et je ne serai bientôt plus des leurs. Que la science ait pitié d’eux si cette femme arrive à ses fins.

Les questions mortes, Musée de la nuit éternelle

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