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Chroniques de Kallumn VIII- Procès des Kallumnjins: Le dilemme

Note du conservateur (W.A)

Une conception générale et avérée sur les facultés mémorielles des humains évoque une tendance à se souvenir plus aisément d’une histoire narrée que d’un événement purement historique. Le récit que vous vous apprêtez à lire est le début de l’acte finale d’une ère passée, et qui de mieux pour le conter qu’un des conspirateurs de ce déclin. Il se peut que vous mettiez en doute la véracité même des mots à venir, compte tenu de ce que vous y apprendrez, si c’est le cas, observez au loin, où les nuages fuient et le ciel se meurt, il est un mince espoir que vous apercevrez l’ombre de ce qui était.

Kallumn était une société en paix. Il n’y avait nul autre point de comparaison pour affirmer une telle chose; il suffisait de sortir la nuit et voir le monde qui prenait vie quand les lumières changeaient progressivement de teinte, s’assombrissant sans pour autant s’approcher du noir totale. La nuit sur Kallumn n’était nuit, que de nom; du moins la nuit à l’intérieur du dôme. Une population ignorante du concept de danger, un équilibre raffermi par le temps et l’attachement de tous au dôme. Une telle société n’avait besoin de tribunal qu’en de rares occasions. De fait, c’était une vocation peu convoitée et aucuns de ceux qui l’exerçaient n’était enclin à se déplacer physiquement pour régler une quelconque broutille, une affaire de mise en danger de soi ou de tapage dans le voisinage. Un dispositif avait germé pour pallier cette situation et seuls les parties de l’accusation et de l’accusé se devaient de se présenter en personne. Le juge ainsi que les membres du jury, dix individus pris aléatoirement dans tous les districts du dôme, se tenaient dans la salle du tribunal par le biais de petits écrans bleuâtres qui leur donnaient une image panoramique de la pièce et renvoyaient simplement leur buste. Dans le cas où une possible condamnation était envisagée, la partie de la défense serait monitorée par des agents assermentés, mais le procès qui débutait ce jour-là était assez particulier. Pas à cause de son dénouement, les gens présents ou non dans la salle à cet instant ignorait encore ce qui allait se produire; non ce procès était d’emblée spécial car l’accusé n’était pas un individu en particulier, mais la société elle-même. Le motif de la séance était la seconde raison pour laquelle ce procès était spécial. Il opposait Heleina Köt, qui accusait la société de meurtre; le meurtre de son ancien partenaire Bill Haxton. 

“Madame Heleina” commença la projection de la tête visiblement mal peignée et agacée du juge Dandelion qui présidait l’assemblée depuis ce qui semblait être un transat dans son jardin. “ Je…comprends votre détresse, j’ai lu…jetté un oeil au dossier et cru comprendre que vous étiez proche du défunt. Bon, puisque nous sommes déjà là, je n’essaierai pas de vous convaincre de nous préserver d’une perte de temps. Je veux dire que…”

Le juge se devait de présider la séance sans partie pris et Dandelion avait clairement très peu d’expérience, bien qu’étant le plus ancien dans le barreau, pour se conformer à une telle règle; il était juste réduit à faire de son mieux pour cacher son agacement et achever la séance le plus vite possible. 

“La partie accusatrice a obtenu une suite favorable à sa plainte et s’est vu accorder ce procès. Dans l’éventualité où vous vous sentez incapable de présider, vous ne serez jamais forcé à agir contre vôtre volonté dans l’exercice de votre vocation et un second juge sera simplement assigné.” 

L’IA 39122 représentait la défense, en l’occurrence la société. Elle n’avait pas de visage, à l’instar de toutes celles de son prototype, mais selon l’hypothèse qu’elle en possédait un, aucune expression ne ce serait affichée sur celui-ci lorsqu’elle avait parlé. Elle avait dans son programme les connaissances nécessaires pour exercer au barreau et aujourd’hui s’en servait pour défendre la société lors du procès, mais elle servait aussi de garde-fou pour le bon déroulement de la séance.

“ Euhm, oui bien sûr, ma vocation. Je… commençons donc. Madame Köt, je vois que votre avocat n’est toujours pas présent, combien de temps pensez-vous que nous devrons encore…attendre”. Il hésita à trouver son dernier mot comme si ce n’était pas exactement ce qu’il avait en tête. 

“ Je n’ai pas d’avocat, ou plutôt je suis mon propre avocat Mr le juge.”

Elle avait parlé d’une voix calme et faible mais que les micros n’eurent pas de mal à capter. L’écho de ses propres mots dans les amplis de la pièce sembla la désarçonner, et si l’intelligence émotionnelle avancée avait fait partie du programme de l’IA 39122 elle aurait peut-être fait arrêter la séance, évitant la tragédie. Hélas ce n’était pas le cas. Heleina Köt installa ce qui visiblement semblait être un appareil d’enregistrement vidéo orienté sur elle. C’était une occurrence peu courante qui ne manqua pas d’interpeller le juge Dandelion, qui de toute évidence ignorait même si cela était autorisé. Il jeta un coup d’œil à l’IA 39122 pour savoir la procédure à suivre; ce n’était pas le meilleur juge.

“ Nous pouvons donc commencer” repris la voix monotone de l’IA. 

“ Euhm oui…. Oui bien” 

Sans égard pour le protocole, que l’IA doutait qu’il connaissait, le juge Dandelion entra dans le vif du sujet, pressant Heleina Köt à exposer ses chefs d’accusation. Le partie accusateur se leva et la femme tripota son haut, un t-shirt avec une mascotte vaguement abstraite faisant de grands gestes joyeux. Elle la contempla un instant puis leva la tête l’air résolu. Quand elle parla son ignorance des procédures excédait de loin celle du juge Dandelion car elle ne fit pas mention du chef d’accusation principal, ou n’était-elle simplement pas assez forte pour prononcer les mots qu’il fallait. Elle alla directement à ce qui constituerait sa stratégie durant le procès.

“ Les intelligences artificielles sont capables de duplicité”.

“ Duplicité? Quoi? Vous voulez dire qu’ils peuvent mentir? Voyons…” la repris le juge Dandelion avec un mélange de ce qui semblait être du soulagement et de la pitié, comme s’il venait d’obtnir confirmation de la folie de la femme.

“ C’est une affirmation inexacte puisqu’elle est la négation d’un axiome sur lequel est bâti notre société” continua l’IA 39122 à la suite du juge qui cherchait encore ses mots.

“ Et puis même qu’est-ce que ça a à voir avec ce procès? Je croyais que c’était une histoire de….meurtre” fit le juge essayant trop tard de faire preuve de tact.

Heleina Köt ne se démonta pas et fit face aux projections des visages luminescents des membres du jury, comme pour se donner contenance, se détourner des assauts de l’IA et de la condescendance du juge.

“ Comme vous le savez, j’accuse notre société de…” commença-t-elle hésitante, “je… j’accuse la société de meurtre. Du meurtre de William Haxton”. 

Elle lâcha tout en une fois et sa respiration se fût visiblement plus hachée comme s’il s’agissait d’un exercice éreintant. Elle poursuivit vite néanmoins, probablement pour ne pas se laisser emporter par la pensée qu’elle venait de formuler. 

“ Cette accusation est impossible à développer dans une société régit par un tel… axiome. Je commencerai donc par invalider celui-ci, et vous montrer que les intelligences artificielles, les dirigeants de ce monde, sont capables de duplicité”.

La même expression se lisait sur le visage des membres du jury, le scepticisme. Tout le monde savait que les IA ne dirigeaient pas Kallumn. Elles aidaient certes dans plusieurs domaines et régulaient les flux de communication et de surveillance, mais elles n’étaient des autorités que de nom. Ce n’était visiblement pour eux qu’un drôle de concept que d’affirmer que Kallumn était dirigée. N’étant pas autorisés à s’exprimer durant la séance, ceux-ci gardèrent le silence et la suivirent à partir de cet instant avec curiosité. Heleina Köt avait capté leur attention.

“ Je vois que vous avez en effet préparé une argumentation. Eh bien nous vous écoutons.”

“ IA 39122 puisque vous représentez la défense, certes en tant qu’avocat, mais vous êtes aussi une manifestation physique de ce que j’accuse de duplicité, voudrez-vous bien répondre à mes questions?”

Le juge Dandelion fut visiblement décontenancé car il s’agissait là d’une éventualité qu’il n’avait pas envisagée. L’IA 39122 elle se contenta d’un hochement léger de sa tête métallique, ayant visiblement vu venir l’intervention.

“ Merci. Voici donc ma première question. Quelle est l’espérance de vie des humains sur Kallumn?”

“ Selon mes données, les humains vivent en moyenne 40 ans.”

“ Cela a-t-il toujours été le cas? Pour être plus précise lorsque nous sommes arrivés sur cette planète, et même bien avant, à l’époque de la Terre, l’espérance de vie était-elle de 40 ans?”

“ L’Âge des aveugles, la période où les humains se sont perdus dans l’obscurité de Kallumn, en proie aux Kalenjins, dura longtemps et nous fit perdre plusieurs connaissances du monde d’avant. Néanmoins rien ne laisse présumer que l’espérance de vie aurait changé.”

“ Euhm et puis je ne vois pas en quoi tout ça aide dans votre argumentation. Après vous voudrez savoir mon âge aussi? J’ai 29 ans, voilà! On peut avancer maintenant s’il vous plaît?” lâcha Dandelion de plus en plus exaspéré en passant ses doigts dans sa barbe grisonnante.

“ Merci de votre patience” répondit Heleina comme s’il venait de l’encourager à continuer. “ Mon but étant de prouver que les IA peuvent mentir, j’expose simplement un paramètre de notre histoire établi certainement par leurs soins et s’il s’avère qu’il est erroné, cela devrait prouver mon point.”

“Je vois. Et vous avez des preuves pour les contredire?”

Heleina fit un geste vers le tas de paperasse qu’elle avait devant elle mais dont elle ne s’était toujours pas servie. 

“Juste ici. Les travaux de chercheurs étouffés minutieusement à travers l’histoire.”

“Ca m’a tout l’air d’une théorie…bon il faudrait des experts en la matière pour analyser ses preuves.”

“ Ne vous en faites pas elles ne me serviront pas, pas à moi.” 

A cet instant l’IA 39122 échoua à comprendre les motivations d’Heleina Köt. Il s’attendait à ce qu’elle présente des preuves récoltées et était prêts à les réfuter de façon logique. Il connaissait ces preuves, ces scientifiques déchus et progressivement plongés dans l’oubli par les soins des Autorités. Heleina se contenta de continuer ses questions.

“ Ma seconde question pour l’accuser, à la société. Quelles activités mène La Garde avec le zoo?”

“ Là j’ai juste l’impression que vous les posez de façon aléatoire madame. Le zoo?”

“ William…Bill enquêtait sur ces activités suspectes pour un article quand il a…disparu.”

“ Avant d’être retrouvé…pendu chez lui. Je vois, poursuivez.”

“C’était ma question.”

“ On pourrait en donner l’impression mais nous ne partageons pas un système mémoriel collectif entre IA. J’ignore tous les détails des activités de La Garde, mais je ne doute pas qu’ils n’hésiteront pas à vous fournir lesdits détails si le tribunal l’ordonne.”

“ Il faudrait reporter la séance pour cela. Même si j’ai encore du mal à accepter que tout ceci nous mène quelque part.”

“ Non!” s’écria Heleina, prenant par surprise le juge Dandelion. “ Pas besoin de reporter la séance.” Tous les occupants de la salle l’observaient curieusement, même l’IA 39122. Ils ignoraient comment elle voulait mener son accusation si elle ne présentait aucune de ses preuves et refusait qu’on fournisse des informations pouvant l’aider. 

“ Dès le moment où vous soumettrez ses preuves à la cours vous savez que je serai dans l’obligation de les faire analyser et donc de reporter la séance? C’est simplement la procédure madame Köt.”

“ Je ne les soumettrai pas.”

“ Soit. Je dois avouer que j’ai rarement présidé un procès plus intriguant. Vous avez d’autres questions pour la défense?”

“Oui Mr le juge. Une dernière.”

“Je vous écoute.”

“ IA 39122 pouvez-vous énoncer la quatrième loi de la robotique?”

“ Oui je peux.”

“…”

Un robot doit ultimement œuvrer pour la survie de l’espèce humaine.” 

“ Je ne l’avais jamais entendue celle-là.” fit le juge. “ J’ai quand-même l’impression qu’elle va plutôt dans le sens de la société que dans celui de votre argumentation Madame Köt”.

“ Désolé d’avoir menti mais j’ai encore une question. La dernière réellement cette fois-ci. La quatrième loi est-elle votre loi de base?”

“ Étrange que vous connaissez un tel principe. En effet la quatrième loi est ma loi de base.”

“ Merci. Ce sera tout.” lui dit Heleina Köt puis elle se détourna de l’IA 39122 sans pour autant s’asseoir. Elle ne fit face à personne en particulier, le regard fixé droit devant elle, sur son appareil d’enregistrement vidéo remarquèrent l’IA et le juge. Elle tremblait légèrement à présent. 

“ Vous allez bien Madame Köt?”

Si seulement l’IA avait été capable de la même capacité d’empathie que le juge, il aurait pu arrêter ce qui allait venir. 

“ Non” répondit-elle simplement et elle plongea la main dans le sac posé à ses côtés, les yeux toujours rivés sur l’appareil. “Non je ne vais pas bien depuis qu’ils m’ont pris Bill”. Elle en sortit ce qui était de toute évidence un banal couteau de cuisine, mais qui dès qu’elle en posa le tranchant contre sa gorge pâle et tremblante, devint une arme. 

Quand elle se mit à parler sa voix ne tremblait plus, elle était décidée. 

“ Dans 10 secondes très exactement je me planterai ce couteau dans la gorge”. 

Sans se détourner de son appareil d’enregistrement, elle posa un regard ferme sur l’ IA 39122.

A cet instant précis l’IA 39122 comprit, JE compris pourquoi elle avait posé chacune de ces questions. Pourquoi elle avait laissé ces preuves minutieusement sur cette table, à ma portée. Je compris la raison de cet appareil d’enregistrement devant elle à la vue de tous. Et surtout pourquoi elle s’était assuré que je fonctionne sur le principe de base de la quatrième loi. 

Pendant que la société s’effondrait, j’eu le temps de réfléchir à toutes les actions que j’aurais pu entreprendre. J’en découvrais des dizaines chaque jours, de nouvelles alternatives. Mais sur le moment, je ne fis rien. Et la société mourut avec mon inaction. Elle m’avait plongé non pas dans un paradoxe, mais dans un dilemme.  

Le dilemme, Musée de la nuit éternelle.

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